{"id":2178165,"date":"2026-07-31T17:54:30","date_gmt":"2026-07-31T17:54:30","guid":{"rendered":"https:\/\/afrikmatin.com\/?p=2178165"},"modified":"2026-07-31T17:54:30","modified_gmt":"2026-07-31T17:54:30","slug":"magal-de-touba-2026-mouridisme-et-migration","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afrikmatin.com\/?p=2178165","title":{"rendered":"MAGAL DE TOUBA 2026 Mouridisme et migration"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-2031219\" src=\"https:\/\/afrikmatin.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/aly-ttandian-300x265.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"265\" srcset=\"https:\/\/afrikmatin.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/aly-ttandian-300x265.jpg 300w, https:\/\/afrikmatin.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/aly-ttandian.jpg 468w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><strong>Aly Tandian Professeur Titulaire des Universit\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p><strong>Directeur du GERM-Universit\u00e9 Gaston Berger de Saint-Louis<\/strong><\/p>\n<p><strong>Observatoire S\u00e9n\u00e9galais des Migrations<\/strong><\/p>\n<p>Le mouridisme, confr\u00e9rie soufie fond\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par Cheikh Ahmadou Bamba Mback\u00e9, occupe une place singuli\u00e8re dans l&rsquo;histoire sociale et religieuse du S\u00e9n\u00e9gal. N\u00e9 dans un contexte de r\u00e9sistance \u00e0 la colonisation et de recomposition des terroirs du Baol et du Cayor, le mouridisme s&rsquo;est tr\u00e8s t\u00f4t construit comme une entreprise \u00e9conomique et spirituelle fond\u00e9e sur la valorisation du travail agricole, l&rsquo;arachide constituant longtemps le socle mat\u00e9riel de son expansion. Cette matrice agraire explique en grande partie pourquoi la confr\u00e9rie a \u00e9t\u00e9, d\u00e8s les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle, directement expos\u00e9e aux al\u00e9as climatiques du Sahel : s\u00e9cheresses r\u00e9currentes, d\u00e9gradation des sols, avanc\u00e9e du front pionnier arachidier, puis effondrement de l&rsquo;\u00e9conomie de traite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce contexte que la migration s&rsquo;est impos\u00e9e comme une r\u00e9ponse structurelle, d&rsquo;abord interne vers les villes s\u00e9n\u00e9galaises et les nouvelles terres de colonisation agricole puis internationale, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970-1980, lorsque les s\u00e9cheresses sah\u00e9liennes et la crise de la fili\u00e8re arachidi\u00e8re ont conjugu\u00e9 leurs effets avec la fermeture progressive des anciennes routes migratoires vers la France. Les disciples mourides, notamment ceux originaires du Baol, du Diourbel et du Cayor, ont alors r\u00e9orient\u00e9 leurs strat\u00e9gies migratoires vers de nouveaux espaces : l&rsquo;Afrique centrale, l&rsquo;Afrique du Nord, l&rsquo;Europe du Sud, puis les \u00c9tats-Unis, le Canada et, plus r\u00e9cemment, l&rsquo;Am\u00e9rique latine et l&rsquo;Asie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;objectif de cet article est de proposer une synth\u00e8se raisonn\u00e9e de ces dynamiques, en articulant l&rsquo;analyse des mobilit\u00e9s li\u00e9es au changement climatique, la cartographie des zones d&rsquo;origine, de transit et de destination, et l&rsquo;\u00e9tude des formes d&rsquo;organisation transnationale de la confr\u00e9rie dahiras, Magal, f\u00e9d\u00e9rations, relations avec les pouvoirs politiques locaux. Il s&rsquo;agit moins d&rsquo;ajouter un cas empirique suppl\u00e9mentaire \u00e0 la litt\u00e9rature existante que de proposer un cadre de lecture int\u00e9gr\u00e9, capable de tenir ensemble l&rsquo;\u00e9cologie politique des migrations et la sociologie du fait religieux transnational.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>Le mouridisme : matrice religieuse et matrice migratoire<\/strong><\/h1>\n<p>Le mouridisme s&rsquo;est construit autour de la figure de Cheikh Ahmadou Bamba, dont l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;exil colonial au Gabon puis en Mauritanie occupe une place centrale dans l&rsquo;imaginaire confr\u00e9rique. Le th\u00e8me du voyage forc\u00e9, transform\u00e9 en \u00e9preuve initiatique et en source de baraka, a durablement fa\u00e7onn\u00e9 le rapport mouride \u00e0 la mobilit\u00e9 : partir n&rsquo;est pas seulement une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9conomique, c&rsquo;est aussi, potentiellement, la reproduction d&rsquo;un geste fondateur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Sur le plan organisationnel, la confr\u00e9rie repose sur une double architecture : une hi\u00e9rarchie de marabouts, descendants ou h\u00e9ritiers spirituels du fondateur, organis\u00e9e autour du khalife g\u00e9n\u00e9ral bas\u00e9 \u00e0 Touba, et un maillage de dahiras cercles de disciples r\u00e9unis autour d&rsquo;un objectif spirituel, \u00e9ducatif ou \u00e9conomique commun. Cette architecture, initialement pens\u00e9e pour l&rsquo;organisation du travail agricole dans les terroirs arachidiers, s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e remarquablement adaptable \u00e0 la dispersion migratoire, les dahiras se recr\u00e9ant \u00e0 l&rsquo;identique dans les villes s\u00e9n\u00e9galaises puis dans les m\u00e9tropoles \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>Changement climatique et migrations mourides<\/strong><\/h1>\n<p>Les r\u00e9gions historiquement mourides Baol, Diourbel, Cayor, une partie du Sine-Saloum appartiennent \u00e0 la zone soudano-sah\u00e9lienne, marqu\u00e9e depuis les grandes s\u00e9cheresses des ann\u00e9es 1970 et 1980 par une baisse tendancielle de la pluviom\u00e9trie, une r\u00e9duction de la saison utile des cultures et une d\u00e9gradation continue des sols, aggrav\u00e9e par des d\u00e9cennies de monoculture arachidi\u00e8re intensive. Le changement climatique contemporain variabilit\u00e9 accrue des pr\u00e9cipitations, multiplication des \u00e9pisodes de s\u00e9cheresse et, dans les zones littorales comme le d\u00e9partement de Saint-Louis, avanc\u00e9e de la mer et salinisation des terres vient redoubler des fragilit\u00e9s agro-\u00e9cologiques d\u00e9j\u00e0 anciennes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature sur les mobilit\u00e9s environnementales invite \u00e0 se m\u00e9fier de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un basculement brutal des paysans mourides vers l&rsquo;\u00e9migration internationale. On observe plut\u00f4t des mobilit\u00e9s en cascade : migrations saisonni\u00e8res vers les villes secondaires, installation temporaire \u00e0 Touba ou dans les grandes agglom\u00e9rations, avant, pour une fraction de ces migrants, une projection vers l&rsquo;\u00e9tranger. Le r\u00e9seau confr\u00e9rique intervient \u00e0 chaque \u00e9tape de cette cascade, en fournissant h\u00e9bergement, capital social et parfois capital financier, ce qui transforme une contrainte environnementale en trajectoire socialement organis\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Touba occupe, dans cette dynamique, une position singuli\u00e8re : cit\u00e9 sainte g\u00e9r\u00e9e selon un r\u00e9gime foncier et administratif sp\u00e9cifique, elle a absorb\u00e9 une part consid\u00e9rable de l&rsquo;exode rural en provenance des campagnes mourides frapp\u00e9es par la d\u00e9gradation environnementale, devenant l&rsquo;une des agglom\u00e9rations les plus peupl\u00e9es du pays. Cette croissance urbaine, port\u00e9e par la baraka du lieu autant que par la crise agricole, fait de Touba un espace charni\u00e8re entre migration interne li\u00e9e au climat et migration internationale, une partie significative des candidats \u00e0 l&rsquo;\u00e9migration y transitant avant le d\u00e9part.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>G\u00e9ographie des mobilit\u00e9s mourides : origine, transit, destination<\/strong><\/h1>\n<p>Les bassins d&rsquo;\u00e9migration mourides recoupent largement la g\u00e9ographie historique de la confr\u00e9rie : Diourbel, Touba, Mback\u00e9, Bambey, Louga, une partie de Thi\u00e8s et du Sine-Saloum. \u00c0 ces foyers anciens s&rsquo;ajoutent, plus r\u00e9cemment, des zones o\u00f9 l&rsquo;implantation mouride s&rsquo;est diffus\u00e9e par capillarit\u00e9 notamment certains quartiers de Dakar, de Saint-Louis et de Kaolack et o\u00f9 les effets conjugu\u00e9s de la pression fonci\u00e8re urbaine, de la crise de la p\u00eache artisanale et de la d\u00e9gradation des terres agricoles alimentent de nouvelles vagues de d\u00e9parts.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;Afrique centrale et l&rsquo;Afrique du Nord constituent des \u00e9tapes historiques majeures des routes migratoires mourides. La C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, le Gabon, le Congo, puis plus r\u00e9cemment l&rsquo;Afrique du Sud et certains p\u00f4les d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Est, ont accueilli des communaut\u00e9s mourides dont l&rsquo;installation, initialement pens\u00e9e comme transitoire, s&rsquo;est souvent prolong\u00e9e sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, ces espaces devenant eux-m\u00eames des lieux de destination \u00e0 part enti\u00e8re autant que des relais vers l&rsquo;Europe ou les Am\u00e9riques. Le Maghreb (Maroc, Alg\u00e9rie, Libye) joue quant \u00e0 lui un r\u00f4le de sas vers l&rsquo;Europe, o\u00f9 se recomposent, le temps de l&rsquo;attente, des dahiras temporaires assurant solidarit\u00e9 mat\u00e9rielle et continuit\u00e9 rituelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La France, en raison des liens coloniaux et linguistiques, demeure historiquement le premier p\u00f4le d&rsquo;installation mouride en Europe, avec une pr\u00e9sence ancienne \u00e0 Paris et dans plusieurs villes de province. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1980, l&rsquo;Italie et l&rsquo;Espagne sont devenues des destinations majeures, port\u00e9es par la demande de main-d&rsquo;\u0153uvre dans le commerce ambulant, l&rsquo;agriculture et les services, avant que ne se d\u00e9veloppent des implantations plus r\u00e9centes en Allemagne, en Belgique et dans les pays scandinaves. Dans chacun de ces contextes, l&rsquo;installation mouride s&rsquo;est accompagn\u00e9e de la recr\u00e9ation rapide de dahiras, signe d&rsquo;une capacit\u00e9 de reproduction institutionnelle ind\u00e9pendante de la taille initiale des communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1990, les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique en particulier New York, avec le quartier de Harlem comme point d&rsquo;ancrage symbolique sont devenus un p\u00f4le d&rsquo;installation mouride de premier plan, suivis par le Canada. Plus r\u00e9cemment, des routes migratoires se sont ouvertes vers l&rsquo;Am\u00e9rique latine Br\u00e9sil, Argentine, \u00c9quateur utilis\u00e9e tant\u00f4t comme destination, tant\u00f4t comme voie de transit vers l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, dans un contexte de durcissement des politiques migratoires europ\u00e9ennes et nord-am\u00e9ricaines. Cette extension g\u00e9ographique illustre la capacit\u00e9 de la confr\u00e9rie \u00e0 essaimer sur de nouveaux fronts migratoires, en s&rsquo;appuyant sur les r\u00e9seaux commerciaux transnationaux de ses membres.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>Le r\u00f4le des diasporas mourides dans les pays d&rsquo;installation et d&rsquo;origine<\/strong><\/h1>\n<p>La visibilit\u00e9 des Mourides dans l&rsquo;espace public des pays d&rsquo;installation tient \u00e0 plusieurs registres : le commerce ambulant et le petit commerce, longtemps identifi\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9sence s\u00e9n\u00e9galaise dans certaines villes europ\u00e9ennes et nord-am\u00e9ricaines ; les signes vestimentaires et esth\u00e9tiques (boubous, effigies de Cheikh Ahmadou Bamba) ; et la tenue r\u00e9guli\u00e8re de rassemblements religieux dans l&rsquo;espace urbain. Cette visibilit\u00e9 a suscit\u00e9 des repr\u00e9sentations contrast\u00e9es dans les soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;accueil, oscillant entre l&rsquo;image d&rsquo;une diaspora entrepreneuriale et solidaire et des repr\u00e9sentations plus ambivalentes, parfois marqu\u00e9es par la stigmatisation de l&rsquo;activit\u00e9 informelle. La confr\u00e9rie elle-m\u00eame a investi la production de sa propre image, \u00e0 travers une iconographie religieuse largement diffus\u00e9e et une communication de plus en plus structur\u00e9e sur les r\u00e9seaux num\u00e9riques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le dahira demeure la cellule de base de l&rsquo;organisation mouride en migration. R\u00e9unissant les disciples autour de la r\u00e9citation des khassa\u00efdes (po\u00e8mes religieux de Cheikh Ahmadou Bamba), de cotisations collectives et de l&rsquo;organisation d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements religieux, il assure une triple fonction : religieuse, par la transmission et l&rsquo;actualisation du corpus doctrinal ; sociale, par l&rsquo;entraide mat\u00e9rielle entre migrants ; et \u00e9conomique, par la mutualisation de ressources pouvant financer aussi bien des projets religieux que des investissements dans les pays d&rsquo;origine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les dahiras de femmes mourides, dont le d\u00e9veloppement s&rsquo;est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 avec la f\u00e9minisation des flux migratoires depuis les ann\u00e9es 1990-2000, constituent un terrain particuli\u00e8rement riche pour l&rsquo;analyse des recompositions de genre en migration. Organis\u00e9es de mani\u00e8re souvent autonome par rapport aux structures masculines, elles combinent fonctions cultuelles, tontines, entraide \u00e9conomique et espaces de sociabilit\u00e9, offrant aux femmes migrantes des positions de responsabilit\u00e9 et de leadership religieux rarement accessibles dans les cadres confr\u00e9riques d&rsquo;origine. Ces dahiras participent ainsi d&rsquo;un processus d&rsquo;autonomisation qui, sans rompre avec le cadre confr\u00e9rique, en red\u00e9finit progressivement les usages.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les dahiras en migration ne se contentent pas de reproduire \u00e0 l&rsquo;identique les formes existant au S\u00e9n\u00e9gal ; elles innovent sous la contrainte des contextes d&rsquo;installation. Parmi les innovations les plus significatives figurent : la formalisation juridique des dahiras en associations de droit local, leur permettant de louer des locaux, d&rsquo;ouvrir des comptes bancaires et de dialoguer institutionnellement avec les autorit\u00e9s ; le recours croissant aux outils num\u00e9riques r\u00e9seaux sociaux, plateformes de visioconf\u00e9rence, transferts d&rsquo;argent mobiles pour la diffusion des enseignements religieux et la collecte des cotisations \u00e0 distance ; la diversification des activit\u00e9s vers l&rsquo;accompagnement social des primo-arrivants, l&rsquo;alphab\u00e9tisation, voire l&rsquo;appui \u00e0 l&rsquo;insertion administrative ; et une articulation plus \u00e9troite avec les projets de d\u00e9veloppement local dans les zones d&rsquo;origine, les dahiras diasporiques finan\u00e7ant \u00e9coles, mosqu\u00e9es, forages ou infrastructures sanitaires.<\/p>\n<p><strong>Le Magal dans les pays d&rsquo;installation et les relations avec les politiques dans les pays d&rsquo;installation<\/strong><\/p>\n<p>Le Grand Magal de Touba, comm\u00e9moration annuelle du d\u00e9part en exil de Cheikh Ahmadou Bamba, constitue l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement rituel central de la confr\u00e9rie et draine chaque ann\u00e9e vers Touba un nombre consid\u00e9rable de p\u00e8lerins venus du S\u00e9n\u00e9gal et de l&rsquo;\u00e9tranger. Dans les pays d&rsquo;installation, la diaspora a d\u00e9velopp\u00e9 des formes de c\u00e9l\u00e9bration adapt\u00e9es aux contraintes locales impossibilit\u00e9 pour tous de se rendre \u00e0 Touba, contraintes professionnelles et administratives, r\u00e9glementations sur l&rsquo;occupation de l&rsquo;espace public qui se traduisent par l&rsquo;organisation de Magals locaux : rassemblements dans des salles lou\u00e9es, des mosqu\u00e9es ou des espaces associatifs, o\u00f9 se combinent pr\u00eaches, r\u00e9citations et repas communautaires. Ces c\u00e9l\u00e9brations locales jouent un r\u00f4le important de resocialisation religieuse et de visibilisation de la communaut\u00e9 aupr\u00e8s des populations et des autorit\u00e9s d&rsquo;accueil, tout en maintenant un lien symbolique fort avec Touba, souvent entretenu par des retransmissions en direct des c\u00e9r\u00e9monies s\u00e9n\u00e9galaises.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les relations entre les organisations mourides et les autorit\u00e9s politiques locales varient sensiblement selon les contextes nationaux, les traditions de gestion du fait religieux et migratoire, et le degr\u00e9 de structuration des communaut\u00e9s. Dans certains pays europ\u00e9ens, l&rsquo;octroi d&rsquo;autorisations d&rsquo;occupation temporaire de l&rsquo;espace public pour l&rsquo;organisation des c\u00e9l\u00e9brations religieuses, ou le dialogue avec les municipalit\u00e9s autour des questions de logement et d&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique informelle, a favoris\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;interlocuteurs mourides reconnus, jouant un r\u00f4le d&rsquo;interm\u00e9diation entre la communaut\u00e9 et les pouvoirs publics locaux. Aux \u00c9tats-Unis, la visibilit\u00e9 de la communaut\u00e9 mouride \u00e0 New York s&rsquo;est accompagn\u00e9e d&rsquo;une reconnaissance institutionnelle progressive, y compris symbolique, de certains de ses \u00e9v\u00e9nements. Ces dynamiques ne sont cependant pas exemptes de tensions, notamment lorsque les activit\u00e9s \u00e9conomiques informelles associ\u00e9es \u00e0 certains membres de la diaspora entrent en friction avec les r\u00e9glementations locales, ou lorsque les rassemblements religieux posent des questions de gestion de l&rsquo;espace public. La capacit\u00e9 des dahiras \u00e0 se constituer en interlocuteurs organis\u00e9s via leurs f\u00e9d\u00e9rations constitue, \u00e0 cet \u00e9gard, une ressource d\u00e9terminante pour la n\u00e9gociation avec les autorit\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du dahira, \u00e9chelon de base, la structuration mouride en migration s&rsquo;est progressivement dot\u00e9e d&rsquo;\u00e9chelons f\u00e9d\u00e9ratifs, regroupant les dahiras d&rsquo;une m\u00eame ville, d&rsquo;une m\u00eame r\u00e9gion ou d&rsquo;un m\u00eame pays au sein de f\u00e9d\u00e9rations nationales ou continentales. Ces f\u00e9d\u00e9rations assurent plusieurs fonctions : la coordination logistique des c\u00e9l\u00e9brations religieuses de grande ampleur, la repr\u00e9sentation de la communaut\u00e9 aupr\u00e8s des autorit\u00e9s du pays d&rsquo;installation et aupr\u00e8s du khalifat g\u00e9n\u00e9ral de Touba, la mutualisation de projets de d\u00e9veloppement destin\u00e9s aux zones d&rsquo;origine, et, de plus en plus, la structuration d&rsquo;un dialogue avec les autorit\u00e9s s\u00e9n\u00e9galaises elles-m\u00eames, notamment autour des politiques publiques touchant la diaspora. Ces f\u00e9d\u00e9rations, dont le degr\u00e9 d&rsquo;institutionnalisation varie selon les pays, constituent aujourd&rsquo;hui un \u00e9chelon interm\u00e9diaire essentiel entre l&rsquo;ancrage local des dahiras et l&rsquo;autorit\u00e9 centrale de la confr\u00e9rie, et sont un terrain privil\u00e9gi\u00e9 pour observer les recompositions du pouvoir religieux en contexte transnational, notamment les tensions parfois observ\u00e9es entre l\u00e9gitimit\u00e9 maraboutique h\u00e9rit\u00e9e et nouvelles formes de leadership issues de la diaspora elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><strong>Orientations scientifiques sur mouridisme et migration <\/strong><\/h1>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique consacr\u00e9e au mouridisme en migration s&rsquo;est structur\u00e9e autour de plusieurs grandes orientations, qui ne s&rsquo;excluent pas mais se combinent selon les objets \u00e9tudi\u00e9s. Une premi\u00e8re force, historique et fondatrice, porte sur l&rsquo;\u00e9conomie politique de la confr\u00e9rie et sa capacit\u00e9 \u00e0 transformer une \u00e9thique du travail en ressource migratoire, en insistant sur la continuit\u00e9 entre l&rsquo;organisation du travail agricole dans les terroirs d&rsquo;origine et l&rsquo;organisation du commerce en migration.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me force, d\u00e9velopp\u00e9e notamment autour des travaux sur le commerce mouride transnational, met l&rsquo;accent sur les r\u00e9seaux marchands, la confiance intra-communautaire comme substitut aux dispositifs formels de cr\u00e9dit, et l&rsquo;insertion des migrants mourides dans les circuits du commerce informel et de l&rsquo;\u00e9conomie de la d\u00e9brouille en contexte urbain occidental.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une troisi\u00e8me force s&rsquo;attache aux dimensions religieuses et rituelles du fait mouride en migration : reproduction des dahiras, transnationalisation du culte, r\u00f4le de Touba comme p\u00f4le symbolique organisant \u00e0 distance la vie religieuse diasporique, place des femmes dans les structures cultuelles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une quatri\u00e8me force, plus r\u00e9cente, s&rsquo;inscrit dans le champ des \u00e9tudes de genre et interroge les effets de la migration sur les rapports de pouvoir internes \u00e0 la confr\u00e9rie, notamment \u00e0 travers l&rsquo;essor des dahiras f\u00e9minins et l&rsquo;\u00e9mergence de nouvelles figures d&rsquo;autorit\u00e9 religieuse f\u00e9minine en diaspora.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une cinqui\u00e8me force, encore \u00e9mergente, articule migrations mourides et changement environnemental, en s&rsquo;appuyant sur les cadres de l&rsquo;\u00e9cologie politique et du mod\u00e8le aspiration-capabilit\u00e9 pour d\u00e9passer les lectures d\u00e9terministes des <em>migrations climatiques<\/em> et restituer le r\u00f4le des m\u00e9diations sociales et religieuses dans la production des trajectoires migratoires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une sixi\u00e8me force, enfin, de nature plus comparative, situe le cas mouride dans le champ plus large des \u00e9tudes sur le transnationalisme religieux, en le mettant en dialogue avec d&rsquo;autres diasporas religieuses ouest-africaines, pour interroger ce qui, dans le mouridisme, rel\u00e8ve d&rsquo;une trajectoire sp\u00e9cifique et ce qui rel\u00e8ve de dynamiques plus g\u00e9n\u00e9rales des migrations religieuses contemporaines.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;articulation entre mouridisme et migration ne se r\u00e9duit ni \u00e0 une simple adaptation d&rsquo;une confr\u00e9rie religieuse aux contraintes de la mobilit\u00e9 internationale, ni \u00e0 un cas exemplaire de <em>migration climatique<\/em>. Elle rel\u00e8ve d&rsquo;un processus plus complexe, dans lequel la d\u00e9gradation environnementale des terroirs d&rsquo;origine constitue un facteur structurant parmi d&rsquo;autres, m\u00e9diatis\u00e9 par une organisation confr\u00e9rique capable de transformer la contrainte en ressource. Des campagnes du Baol aux dahiras de Harlem, de Marseille ou de S\u00e3o Paulo, en passant par les relais du Maghreb et de l&rsquo;Afrique centrale, la g\u00e9ographie mouride contemporaine dessine un espace social transnational structur\u00e9, o\u00f9 circulent des hommes, des femmes, des ressources, des images et des formes d&rsquo;autorit\u00e9. L&rsquo;\u00e9tude de cet espace, encore in\u00e9galement document\u00e9e selon les r\u00e9gions du monde, notamment sur le front \u00e9mergent des Am\u00e9riques latines, ouvre un chantier de recherche appel\u00e9 \u00e0 se d\u00e9velopper, en particulier sur les effets \u00e0 long terme du changement climatique sur les zones d&rsquo;origine et sur les recompositions du pouvoir religieux qu&rsquo;induit la diaspora.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Aly Tandian Professeur Titulaire des Universit\u00e9s Directeur du GERM-Universit\u00e9 Gaston Berger de Saint-Louis Observatoire S\u00e9n\u00e9galais des Migrations Le mouridisme, confr\u00e9rie soufie fond\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par Cheikh Ahmadou Bamba Mback\u00e9, occupe une place singuli\u00e8re dans l&rsquo;histoire sociale et religieuse du S\u00e9n\u00e9gal. 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