{"id":2292095,"date":"2026-08-16T16:16:00","date_gmt":"2026-08-16T16:16:00","guid":{"rendered":"https:\/\/senego.com\/?p=1994140"},"modified":"2026-08-16T16:16:00","modified_gmt":"2026-08-16T16:16:00","slug":"lart-de-leloge-prophetique-al-busiri-et-cheikh-el-hadji-malick-sy-deux-styles-pour-un-meme-amour-par-dr-bakary-sambe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afrikmatin.com\/?p=2292095","title":{"rendered":"L\u2019art de l\u2019\u00e9loge proph\u00e9tique : Al-Bus\u00eer\u00ee et Cheikh El Hadji Malick Sy, deux styles pour un m\u00eame amour, Par Dr. Bakary Sambe"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Durant la troisi\u00e8me nuit de r\u00e9cital d\u2019Al-Burdah \u00e0 Tivaouane, tel qu\u2019institu\u00e9 par Cheikh El Hadji Malick Sy en vue de la c\u00e9l\u00e9bration du Mawlid, c\u2019est le chapitre consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9loge du Proph\u00e8te qui est \u00e0 l\u2019honneur. Le Mad\u00eeh est le c\u0153ur battant de la po\u00e9sie soufie. Dans cette tradition spirituelle, le madih, l&rsquo;\u00e9loge po\u00e9tique du Proph\u00e8te Muhammad, n&rsquo;est pas un simple exercice de style ou une convention litt\u00e9raire parmi d&rsquo;autres. Il constitue un acte spirituel \u00e0 part enti\u00e8re : chanter les vertus du Messager universel, c&rsquo;est se rapprocher de lui, c&rsquo;est esp\u00e9rer son intercession, c&rsquo;est enfin faire l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un amour (&lsquo;ishq) qui structure toute la vie int\u00e9rieure de l\u2019aspirant soufi.<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De la Burdah d&rsquo;Al-Bus\u00eer\u00ee, compos\u00e9e en \u00c9gypte au XIIIe si\u00e8cle, \u00e0 la N\u00fbniyya (Rayy al-Zam&rsquo;\u00e2n) de Cheikh El Hadji Malick Sy, r\u00e9dig\u00e9e six si\u00e8cles plus tard \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres, dans le S\u00e9n\u00e9gal de la confr\u00e9rie Tijaniyya, un m\u00eame souffle traverse les continents et les \u00e9poques : celui d&rsquo;une po\u00e9sie qui ne cherche pas \u00e0 d\u00e9crire un homme, mais \u00e0 faire entrevoir une lumi\u00e8re. Ces deux \u0153uvres majeures de la litt\u00e9rature pan\u00e9gyrique consacr\u00e9es au Proph\u00e8te m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre lues ensemble, non pour \u00eatre oppos\u00e9es, mais pour r\u00e9v\u00e9ler, par leurs r\u00e9sonances et leurs singularit\u00e9s, ce que signifie \u00ab faire l&rsquo;\u00e9loge \u00bb du Proph\u00e8te dans l&rsquo;imaginaire soufi.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Al-Bus\u00eer\u00ee et le chapitre des vertus proph\u00e9tiques<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le troisi\u00e8me chapitre de la Burdah, que la tradition intitule souvent F\u00ee madh al-Nab\u00ee (\u00ab Dans l&rsquo;\u00e9loge du Proph\u00e8te \u00bb), d\u00e9ploie une rh\u00e9torique qu\u2019on pourrait qualifier de d\u00e9mesure ma\u00eetris\u00e9e. Al-Bus\u00eer\u00ee y construit son pan\u00e9gyrique autour d&rsquo;un paradoxe fondateur : comment dire l&rsquo;indicible grandeur d&rsquo;un homme sans jamais transgresser sa condition de cr\u00e9ature ? Le po\u00e8te r\u00e9pond par une succession de mouvements bien identifiables.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il commence par l&rsquo;asc\u00e8se du Proph\u00e8te en \u00e9voquant ses nuits de pri\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;enflure des pieds, de m\u00eame que la pierre nou\u00e9e sur son ventre pour tromper la faim, avant de faire surgir, par contraste, l&rsquo;image des montagnes d&rsquo;or qui s&rsquo;offrent \u00e0 lui et qu&rsquo;il refuse : \u00ab les montagnes alti\u00e8res d&rsquo;or le sollicit\u00e8rent (\u2026) mais il leur montra la plus haute des grandeurs \u00bb. Cette sc\u00e8ne est un proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique classique du Mad\u00eeh : l&rsquo;\u00e9loge na\u00eet moins de l&rsquo;accumulation de qualificatifs que de la mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un choix impossible, r\u00e9solu par la grandeur d&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vient ensuite l&rsquo;affirmation de la pr\u00e9s\u00e9ance absolue du Proph\u00e8te parmi les envoy\u00e9s : \u00ab ma\u00eetre des deux mondes \u00bb, \u00ab il surpassa les proph\u00e8tes en forme et en caract\u00e8re \u00bb. Mais Al-Bus\u00eer\u00ee prend soin, presque imm\u00e9diatement, de border cette exaltation par une clause de prudence th\u00e9ologique qui est l&rsquo;un des sommets du texte : \u00ab Dis \u00e0 son [Muhammad] \u00e9loge ce que tu veux, mais avec sagesse \u00bb. C&rsquo;est l\u00e0 toute la tension du madih classique, \u00e0 savoir comment dire l&rsquo;immensit\u00e9 du m\u00e9rite proph\u00e9tique sans jamais verser dans la divinisation, et garder l&rsquo;\u00e9loge dans les limites strictes du tawh\u00eed.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le chapitre culmine dans une s\u00e9rie de comparaisons cosmiques : le Proph\u00e8te est un soleil dont les autres proph\u00e8tes ne sont que les plan\u00e8tes r\u00e9fl\u00e9chissant sa lumi\u00e8re ; vu de loin il para\u00eet petit \u00e0 l&rsquo;\u0153il humain, comme le soleil, mais de pr\u00e8s il \u00e9blouit et d\u00e9passe l&rsquo;entendement. Cette image solaire, reprise inlassablement dans toute la litt\u00e9rature madihienne post\u00e9rieure, r\u00e9sume la m\u00e9thode d\u2019Al-Bus\u00eer\u00ee : sugg\u00e9rer plut\u00f4t que d\u00e9finir, car \u00ab l&rsquo;esprit humain s&rsquo;\u00e9puise \u00e0 comprendre son sens \u00bb. L&rsquo;\u00e9loge se referme enfin sur les \u00e9vocations sensorielles, comme l\u2019\u00e9vocation du parfum, du sourire, de la poussi\u00e8re qui recouvre ses ossements, ramenant ainsi la grandeur cosmique \u00e0 une intimit\u00e9 presque charnelle, celle du corps aim\u00e9 et v\u00e9n\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Cheikh El Hadji Malick Sy et le Rayy al-Zam&rsquo;\u00e2n : l&rsquo;\u00e9loge inscrit dans le r\u00e9cit de la naissance<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est vrai que le Khil\u00e2\u00e7u Zahab, \u0153uvre majeure de la S\u00eera proph\u00e9tique, partage le m\u00eame m\u00e8tre po\u00e9tique Bas\u00eet et la m\u00eame rime en \u00ab m \u00bb, d\u2019o\u00f9 l\u2019appellation de \u00ab M\u00eemiya \u00bb. Mais dans la comparaison avec Al-Bus\u00eer\u00ee, sur cette partie consacr\u00e9e au Mad\u00eeh, nous avons fait le choix de nous appuyer sur un autre po\u00e8me. La N\u00fbniyya de Cheikh El Hadji Malick Sy (1855-1922), fondateur de la zawiya de Tivaouane et grande figure de la Tijaniyya en Afrique de l&rsquo;Ouest, s&rsquo;inscrit dans un genre voisin mais distinct : celui du mawlid, le r\u00e9cit po\u00e9tique de la naissance du Proph\u00e8te, dont le titre complet \u2014 Rayy al-Zam&rsquo;\u00e2n f\u00ee Mawlid Sayyid Ban\u00ee &lsquo;Adn\u00e2n (\u00ab \u00c9tancher la soif dans le r\u00e9cit de la naissance du Ma\u00eetre des fils de &lsquo;Adn\u00e2n \u00bb) \u2014 indique explicitement le projet. Comme la M\u00eemiyya Khil\u00e2\u00e7u ez-Zahab qu&rsquo;il composa \u00e9galement, cette \u0153uvre appartient \u00e0 ce que les sp\u00e9cialistes reconnaissent comme l&rsquo;un des chefs-d&rsquo;\u0153uvre majeurs de la litt\u00e9rature pan\u00e9gyrique (mad\u00eeh) s\u00e9n\u00e9galaise consacr\u00e9e au Proph\u00e8te.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le texte, tel qu&rsquo;il se pr\u00e9sente, r\u00e9v\u00e8le d&#8217;embl\u00e9e une dimension propre \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Maodo que la Burdah, plus resserr\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9loge pur, ne d\u00e9veloppe pas au m\u00eame degr\u00e9 : le souci philologique. L&rsquo;ouvrage est en effet accompagn\u00e9 d&rsquo;un important appareil de commentaire lexical (hall al-alf\u00e2z), qui explicite terme \u00e0 terme le vocabulaire rare, les figures de style et les allusions grammaticales du po\u00e8me. Cette architecture sous forme de po\u00e8me et de glose savante entrelac\u00e9s t\u00e9moigne d&rsquo;une conception de l&rsquo;\u00e9loge proph\u00e9tique qui n&rsquo;est pas seulement affective, mais aussi \u00e9ducative : chanter le Proph\u00e8te, chez Malick Sy, c&rsquo;est aussi transmettre la langue arabe classique dans toute sa beaut\u00e9, la rh\u00e9torique et la science religieuse \u00e0 une communaut\u00e9 ouest-africaine pour qui l&rsquo;arabe n&rsquo;est pas la langue maternelle. Le mad\u00eeh devient ainsi, chez Cheikh El Hadji Malick Sy, un vecteur p\u00e9dagogique autant que d\u00e9votionnel.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le Mad\u00eeh chez Maodo : un vecteur d\u00e9votionnel au-del\u00e0 du p\u00e9dagogique<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan th\u00e9matique, le choix m\u00eame du genre mawlid, en retra\u00e7ant la naissance et les prodiges qui l&rsquo;accompagnent, inscrit l&rsquo;\u00e9loge dans une temporalit\u00e9 narrative : Maodo ne se contente pas de proclamer les vertus intemporelles du Proph\u00e8te comme le fait Al-Bus\u00eer\u00ee, il les ancre dans le r\u00e9cit d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement fondateur, celui de sa venue au monde, moment o\u00f9, selon la tradition largement reprise dans ce type de litt\u00e9rature, la nature elle-m\u00eame se met \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;\u00c9lu. C&rsquo;est tr\u00e8s exactement ce que confirme un autre po\u00e8me de Malick Sy, cit\u00e9 par la tradition tivaouanaise, dont l&rsquo;exorde proclame l&rsquo;intention de \u00ab chanter les \u00e9loges de l&rsquo;\u00c9lu \u00bb (nar\u00fbmu san\u00e2 al-Mustaf\u00e2), verbe qui inscrit d&#8217;embl\u00e9e le mad\u00eeh dans le registre du chant collectif, du dhikr communautaire, plut\u00f4t que dans celui de la seule composition savante.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un fait biographique \u00e9claire enfin la juste mesure dans laquelle Malick Sy pla\u00e7ait sa propre \u0153uvre : bien qu&rsquo;auteur de plusieurs odes proph\u00e9tiques majeures, c&rsquo;est la Burdah d&rsquo;Al-Bus\u00eer\u00ee, po\u00e8te d&rsquo;une autre confr\u00e9rie, la Sh\u00e2dhuliyya, mort six si\u00e8cles plus t\u00f4t, qu&rsquo;il choisit d&rsquo;\u00e9riger en pi\u00e8ce ma\u00eetresse des veill\u00e9es du Gamou de Tivaouane. Ce choix, loin d&rsquo;\u00eatre anodin, rel\u00e8ve d&rsquo;un geste d&rsquo;humilit\u00e9 caract\u00e9ristique de l&rsquo;\u00e9thique soufie : plut\u00f4t que de mettre en avant sa propre voix, le ma\u00eetre de Tivaouane a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 inscrire sa communaut\u00e9 dans une cha\u00eene litt\u00e9raire et spirituelle trans-confr\u00e9rique et universelle, dont la Burdah demeure l&rsquo;un des sommets incontest\u00e9s depuis le Caire mamelouk jusqu&rsquo;au Bil\u00e2d Shinguit.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Deux esth\u00e9tiques, une m\u00eame finalit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La comparaison des deux textes met en lumi\u00e8re des temp\u00e9raments litt\u00e9raires diff\u00e9rents, mais convergents dans leur intention profonde et leur finalit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rh\u00e9torique de l&rsquo;exc\u00e8s contenu : Chez Al-Bus\u00eer\u00ee, l&rsquo;\u00e9loge proc\u00e8de par hyperboles savamment temp\u00e9r\u00e9es : chaque affirmation de grandeur est imm\u00e9diatement rappel\u00e9e \u00e0 la mesure de l&rsquo;humanit\u00e9 du Proph\u00e8te (\u00ab l&rsquo;\u00e9tendue de notre science est qu&rsquo;il est un mortel, et qu&rsquo;il est la meilleure des cr\u00e9atures d&rsquo;Allah \u00bb). Chez El Hadji Malick Sy, cette m\u00eame prudence th\u00e9ologique se manifeste diff\u00e9remment : par le choix du r\u00e9cit narratif (le mawlid) plut\u00f4t que par l&rsquo;accumulation d&rsquo;\u00e9pith\u00e8tes, et par le travail philologique qui, en explicitant le sens exact de chaque mot, emp\u00eache toute d\u00e9rive interpr\u00e9tative de l&rsquo;\u00e9loge vers l&rsquo;exc\u00e8s dogmatique ou certaines shatah\u00e2t chez d\u2019autres soufis.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;image et le savoir : La Burdah d\u2019Al-Bus\u00eer\u00ee privil\u00e9gie la m\u00e9taphore cosmique et sensorielle (le soleil, la mer, la perle, le parfum) pour sugg\u00e9rer une grandeur qui \u00e9chappe au langage discursif. Le Rayy al-Zam&rsquo;\u00e2n de Cheikh El Hadji Malick Sy, sans renoncer \u00e0 cette veine po\u00e9tique commune, l&rsquo;articule \u00e0 une vis\u00e9e didactique explicite : le lecteur-auditeur n&rsquo;est pas seulement invit\u00e9 \u00e0 ressentir l&rsquo;amour du Proph\u00e8te, il est aussi form\u00e9, par la glose qui accompagne chaque vers, \u00e0 la langue et \u00e0 la science qui permettent de comprendre cet amour en profondeur.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lien communautaire : Dans les deux cas, le po\u00e8me n&rsquo;est pas destin\u00e9 \u00e0 une lecture solitaire, mais \u00e0 la r\u00e9citation collective empreinte de spiritualit\u00e9, comme lors des veill\u00e9es du Mawlid au Caire, \u00e0 F\u00e8s, \u00e0 Kairouan, comme \u00e0 Tivaouane. Le mad\u00eeh y fonctionne comme un rite social autant que litt\u00e9raire : il rassemble, il enseigne, il unit une communaut\u00e9 de c\u0153urs (le tarab du chant sacr\u00e9) autour d&rsquo;une m\u00eame figure aim\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>De la place du madih dans la po\u00e9sie soufie<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que r\u00e9v\u00e8lent conjointement la Burdah d\u2019Al-Bus\u00eer\u00ee et la N\u00fbniyya de Cheikh El Hadji Malick Sy, c&rsquo;est que le madih occupe dans la spiritualit\u00e9 soufie une fonction qui d\u00e9passe largement l&rsquo;esth\u00e9tique litt\u00e9raire.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est d&rsquo;abord un exercice th\u00e9ologique de haute exigence : dire l&rsquo;immensit\u00e9 sans jamais franchir, contrairement aux all\u00e9gations anti-soufies, la ligne de l&rsquo;associationnisme (shirk), et maintenir l&rsquo;\u00e9quilibre entre la v\u00e9n\u00e9ration et le monoth\u00e9isme strict \u2014 un \u00e9quilibre que les deux po\u00e8tes n\u00e9gocient chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, l&rsquo;un par la clause de prudence explicite, l&rsquo;autre par le savoir philologique qui encadre l&rsquo;\u00e9lan lyrique.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est ensuite un chemin initiatique : comme le souligne la tradition tivaouanaise elle-m\u00eame, l&rsquo;amour du Proph\u00e8te n&rsquo;y est \u00ab ni un simple \u00e9lan de pi\u00e9t\u00e9 ni un th\u00e8me po\u00e9tique parmi d&rsquo;autres \u00bb, mais le fondement m\u00eame de l&rsquo;exp\u00e9rience spirituelle, une voie int\u00e9rieure o\u00f9 se forme le croyant. R\u00e9citer, m\u00e9moriser, chanter ces vers, c&rsquo;est \u00eatre dispos\u00e9 \u00e0 recevoir l&rsquo;intercession esp\u00e9r\u00e9e et \u00e0 int\u00e9rioriser un mod\u00e8le \u00e9thique.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9loge du Proph\u00e8te est enfin un acte de transmission culturelle et communautaire : que ce soit dans l&rsquo;\u00c9gypte mamelouke ou dans le S\u00e9n\u00e9gal colonial et postcolonial, le mad\u00eeh structure les veill\u00e9es, rythme le calendrier religieux et noue ensemble plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de fid\u00e8les autour d&rsquo;un patrimoine partag\u00e9. Ce riche patrimoine que Cheikh El Hadji Malick Sy a lui-m\u00eame choisi de faire dialoguer avec celui d&rsquo;Al-Bus\u00eer\u00ee prouve par ce geste que l&rsquo;\u00e9loge du Proph\u00e8te, plus qu&rsquo;un genre litt\u00e9raire clos, est une cha\u00eene vivante et d\u2019amour sans fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9lu, Al-Mustaf\u00e2.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre les vers d&rsquo;Al-Bus\u00eer\u00ee tremblant de fi\u00e8vre, plongeant dans l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019amour proph\u00e9tique en \u00c9gypte, et ceux de Cheikh El Hadji Malick Sy compos\u00e9s dans le S\u00e9n\u00e9gal tij\u00e2ni, six si\u00e8cles et des milliers de kilom\u00e8tres s\u00e9parent les deux hommes, mais un m\u00eame geste les r\u00e9unit : celui de mettre le langage humain, avec toute sa splendeur mais aussi toutes ses limites, au service d&rsquo;un amour qui le d\u00e9passe. Le mad\u00eeh, l\u2019\u00c9loge du Proph\u00e8te, dans les deux cas, n&rsquo;est pas la simple description d&rsquo;un homme, mais l&rsquo;expression d&rsquo;une relation : relation d&rsquo;admiration, d\u2019affiliation spirituelle et d&rsquo;esp\u00e9rance qui continue, aujourd&rsquo;hui encore, \u00e0 vibrer dans les veill\u00e9es du Gamou de Tivaouane o\u00f9, par un geste d&rsquo;humilit\u00e9 qui est lui-m\u00eame une forme d&rsquo;\u00e9loge, Maodo a choisi de faire r\u00e9sonner la voix de son devancier \u00e9gyptien plut\u00f4t que la sienne propre, tout en restant jamais aussi audible, m\u00eame chez des g\u00e9n\u00e9rations qui ne l\u2019ont jamais vu mais qu\u2019il continue d\u2019inspirer.<\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Dr. Bakary Sambe<\/strong><\/p>\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Centre d\u2019\u00e9tude des religions, Universit\u00e9 Gaston Berger (Saint-Louis)<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Durant la troisi\u00e8me nuit de r\u00e9cital d\u2019Al-Burdah \u00e0 Tivaouane, tel qu\u2019institu\u00e9 par Cheikh El Hadji Malick Sy en vue de la c\u00e9l\u00e9bration du Mawlid, c\u2019est le chapitre consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9loge du Proph\u00e8te qui est \u00e0 l\u2019honneur. Le Mad\u00eeh est le c\u0153ur battant de la po\u00e9sie soufie. 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