Migrations dans le Sahel
Une lecture des mobilités humaines dans les États de l'Alliance des États du Sahel

Aly Tandian
Professeur Titulaire. Département de Sociologie
Directeur du Laboratoire Genre, Environnement, Religion & Migrations.
Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal
Président fondateur de l’Observatoire Sénégalais des Migrations
Le Sahel central n’a plus la faveur des grands titres de presse, mais il concentre pourtant l’une des trajectoires humanitaires les plus préoccupantes de la planète. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réunis depuis 2023 au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) après leur rupture avec la CEDEAO, forment aujourd’hui un espace où l’effondrement sécuritaire, la dégradation environnementale et l’insécurité alimentaire s’alimentent mutuellement, produisant des déplacements de population d’une ampleur inédite.
Selon les données les plus récentes des Nations unies, cette sous-région héberge près de 2,8 millions de déplacés internes, auxquels s’ajoutent plus de 440 000 réfugiés, tandis que 11,4 millions de personnes ont un besoin urgent d’assistance alimentaire. Ces chiffres, déjà considérables, ne rendent compte que d’une partie de la réalité : ils ignorent une large frange de mobilités transfrontalières faiblement documentées et les stratégies de survie de populations qui échappent aux systèmes de comptage.
Des causes multiples et enchevêtrées
La première cause de ces mobilités est sécuritaire. Depuis l’implantation des groupes armés dans le nord du Mali à partir de 2012, la violence s’est propagée au centre du pays, puis au Burkina Faso et à l’ouest du Niger, avant de menacer les pays côtiers voisins. Rien que sur le premier trimestre 2026, la région a enregistré plus de 1 100 incidents sécuritaires et plus de 2 600 morts liées au conflit. Cette insécurité n’est pas seulement meurtrière : elle prive des millions de personnes de l’accès à leurs terres, à leurs marchés et à leurs moyens de subsistance, transformant des déplacements ponctuels en exils prolongés. Le recul de l’État dans certaines zones rurales, l’expansion des groupes armés ainsi que les tensions entre les juntes militaires au pouvoir et certains mouvements séparatistes, entretiennent un climat de défiance qui pousse des familles entières sur les routes.
La seconde cause est environnementale. Le Sahel demeure l’une des régions du monde les plus exposées au changement climatique, avec des cycles de sécheresse plus fréquents, une désertification progressive et une pression croissante sur des ressources en eau et en terres déjà rares. Cette dégradation alimente une compétition accrue entre agriculteurs et éleveurs, complique les mouvements traditionnels de transhumance et fragilise la cohabitation entre populations déplacées et communautés d’accueil, déjà mises à rude épreuve par la rareté des ressources partagées.
La troisième cause, largement déterminée par les deux premières, est alimentaire. Selon le Cadre Harmonisé, plus de 41,8 millions de personnes étaient en situation de crise alimentaire aiguë en Afrique de l’Ouest et au Sahel fin 2025, un chiffre que la FAO projette à 52,8 millions pour la période de soudure de juin à août 2026. Le Niger a d’ailleurs été classé parmi les pays en alerte à la faim pour 2026. Cette insécurité alimentaire, aggravée par la baisse des financements humanitaires et la flambée des prix, n’est pas un phénomène isolé : elle résulte directement de l’interruption des circuits agricoles et pastoraux par les conflits et les chocs climatiques, et devient à son tour un facteur déclencheur de nouveaux départs.
À ces trois moteurs s’ajoutent des causes plus structurelles : une gouvernance fragilisée par les coups d’État successifs à Bamako, Ouagadougou et Niamey, un chômage massif d’une jeunesse majoritaire dans la pyramide démographique, et l’isolement diplomatique et économique croissant consécutif au retrait des trois pays de la CEDEAO, qui complique la coordination régionale des réponses humanitaires et migratoires.
Des effets qui dépassent largement les frontières du Sahel
Le premier effet de cette crise est humain et social. Près de 7,5 millions d’enfants ont aujourd’hui besoin d’une aide humanitaire urgente dans le Sahel central, et plus de 14 800 écoles y sont fermées, privant environ trois millions d’enfants d’accès à l’éducation. Les jeunes déplacés, en particulier, sont exposés au recrutement forcé par les groupes armés, à la traite des personnes et à un accès très limité à l’emploi, ce qui accroît le risque qu’ils s’engagent dans des parcours migratoires périlleux au-delà de la région. La situation nutritionnelle est tout aussi alarmante, avec plusieurs centaines de milliers d’enfants en malnutrition aiguë sévère.
Le deuxième effet est régional. L’insécurité du Sahel central déborde désormais vers les pays côtiers du golfe de Guinée à savoir Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo ainsi que vers la Mauritanie, qui absorbent une partie croissante des populations en mouvement tout en devant elles-mêmes composer avec la menace sécuritaire qui progresse vers leurs frontières septentrionales. Cette diffusion transforme une crise autrefois circonscrite au Sahel central en un défi de sécurité et de cohésion sociale pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.
Le troisième effet est géopolitique. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO fragilise les mécanismes régionaux de libre circulation et de protection des personnes déplacées, hérités notamment des réformes de 2014 sur les documents de voyage. La coordination humanitaire et migratoire, qui reposait largement sur les instances communautaires ouest-africaines, doit désormais composer avec un espace AES en rupture institutionnelle, ce qui complique la réponse coordonnée aux mobilités transfrontalières et pourrait, à terme, fragiliser certains acquis en matière de mobilité intrarégionale.
Des destinations diverses, majoritairement internes et régionales
Contrairement à une idée reçue, l’essentiel des mobilités provoquées par la crise sahélienne demeure interne ou régional. La grande majorité des personnes affectées sont des déplacées internes, qui se réinstallent dans des centres urbains plus sûrs de leur propre pays Ouagadougou, Bamako, Niamey et les capitales régionales absorbant l’essentiel de ces flux. Une part significative se dirige aussi vers les pays voisins immédiats, dans une logique de proximité et de solidarité communautaire, notamment transfrontalière avec le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Ghana et la Mauritanie.
Une minorité, mais une minorité croissante et de plus en plus visible, emprunte des routes migratoires de long cours. La route la plus ancienne demeure celle du Sahara vers la Libye et la Méditerranée centrale, empruntée notamment par des jeunes maliens et nigériens en direction de l’Europe, souvent au prix de risques considérables. Une route plus récente s’est développée le long de la façade atlantique, depuis la Mauritanie et le Sénégal vers les îles Canaries, en partie alimentée par le renforcement des contrôles sur les itinéraires traditionnels. D’autres destinations, plus marginales mais en expansion, incluent les pays du Golfe, la Turquie, le Maghreb et, plus récemment, l’Amérique du Nord via les routes d’Amérique latine. Ces territoires servent le plus souvent de zones de transit avant une tentative d’installation dans les destinations finales que restent l’Europe, les États-Unis et le Canada.
Une réponse à la hauteur des enjeux reste à construire
La crise migratoire dans l’espace AES ne peut être traitée par le seul prisme sécuritaire, ni par la seule aide d’urgence. Elle appelle une approche globale, articulant restauration de la sécurité, adaptation au changement climatique, reconstruction des filières agropastorales et gouvernance politique inclusive, seule capable de restaurer la confiance entre États et populations rurales. Elle appelle également une diplomatie régionale renouvelée, capable de dépasser la fracture institutionnelle entre la CEDEAO et l’AES pour préserver les mécanismes de protection des personnes déplacées et de libre circulation qui ont, pendant deux décennies, constitué l’un des acquis les plus tangibles de l’intégration ouest-africaine.
Faute d’une telle réponse coordonnée, le Sahel continuera de payer, par ses déplacements forcés et ses détresses alimentaires, le prix d’une crise que la communauté régionale et internationale ne peut plus se permettre de reléguer au second plan de son agenda.
Une responsabilité que ni la CEDEAO ni l’AES ne peuvent éluder
Le Sahel n’a pas besoin d’un nouveau round de déclarations communes ni d’une énième réunion de coordination sans lendemain. Il a besoin de dirigeants, à Abuja comme à Bamako, Ouagadougou et Niamey, qui acceptent enfin de placer le sort des populations déplacées au-dessus des querelles de souveraineté et des postures de rupture.
La fracture entre la CEDEAO et l’AES est un luxe politique que ni les 2,8 millions de déplacés internes, ni les millions d’enfants déscolarisés, ni les familles en insécurité alimentaire n’ont les moyens de payer.
Aux dirigeants de la CEDEAO, il revient de résister à la tentation de l’isolement punitif et de maintenir, envers et contre les tensions diplomatiques, les couloirs humanitaires, la libre circulation des personnes et la protection des déplacés qui ont fait la valeur ajoutée de l’intégration ouest-africaine depuis des décennies.
Aux autorités de l’AES, il revient de comprendre que la légitimité d’un État se mesure d’abord à sa capacité à protéger ses populations rurales et à sécuriser leurs terres, leurs troupeaux et leurs récoltes non à la seule fermeté de son discours souverainiste. Les deux blocs partagent, qu’ils le veuillent ou non, le même Sahel, les mêmes fleuves, les mêmes routes de transhumance et, de plus en plus, les mêmes routes de l’exil.
Continuer d’opposer sécurité et développement, gestion et protection, CEDEAO et AES, c’est organiser méthodiquement l’échec collectif face à une crise que la région n’a plus le luxe de traiter par appels successifs. L’histoire ne retiendra pas les torts respectifs des uns et des autres dans cette rupture institutionnelle ; elle retiendra le nombre d’enfants qui auront grandi sans école, de familles qui auront péri en mer ou dans le désert, et de terres qui seront devenues inhabitables faute d’action. Il est encore temps d’agir avec la responsabilité que ce moment exige.


