Interview Pathé GUEYE ancien Commissaire chargé des infrastructures de la commission de la CEDEAO
la CEDEAO est entrée sous l'ère du pragmatisme

Le président de la république du Sénégal monsieur Bassirou Diomaye Faye a été élu Président en exercice de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO alors que le Général Birame Diop est nommé Président de la Commission de la CEDEAO pour la période 2026-2030. Cette double élection, qui renforce le leadership du Sénégal en Afrique de l’Ouest, est attendue pour impacter positivement la vie de l’organisation ouest africaine. Le test des prochains mois et des prochaines années sera la capacité du Sénégal, à travers sa double présidence, à transformer ce moment diplomatique en résultats concrets pour les 400 millions d’habitants de la région : sécurisation des frontières, débouchés économiques, et retour de la confiance des citoyens envers l’organisation.
par Alain Savary
Commissaire Pathé GUEYE : Le Président de la république son excellence monsieur Bassirou Diomaye Faye préside désormais la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO, tandis que le Général sénégalais Birame Diop dirige la Commission de l’organisation pour un mandat de quatre ans (2026-2030). Qu’est-ce que cette double nomination vous inspire ?
Commissaire Pathé Guèye : Dakar est désormais au cœur de tous les grands dossiers ouest-africains, au moment précis où la CEDEAO traverse la crise la plus grave de son histoire : le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réunis depuis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). C’est une dualité que l’on peut qualifier d’heureuse pour l’organisation qui fut créée le 28 mai 1975 par le traité de Lagos et qui a son siège à Abuja (Nigeria). La Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) vise à promouvoir l’intégration économique, la libre circulation des personnes et la stabilité politique de la région. Elle s’appuie sur quatre objectifs principaux : L’Intégration économique : créer un grand marché commun et un bloc commercial unique, l’Union monétaire : faire émerger une monnaie régionale unique, l’Eco, la Libre circulation des personnes et des biens : permettre les voyages sans visa grâce à un passeport commun et enfin la Paix et sécurité : intervenir en cas de crise via sa force d’interposition (historiquement l’ECOMOG).
Pouvez nous présenter rapidement l’architecture institutionnelle de la CEDEAO et les rôles dévolus au président en exercice de la conférence des Chefs d’Etats et de gouvernement de la CEDEAO et au président de la commission de la CEDEAO ?
L’architecture institutionnelle repose sur la Conférence des Chefs d’État qui est l’organe décisionnel suprême, la Commission, le bras exécutif), le Parlement communautaire, la Cour de Justice et la Banque d’investissement et de développement (BIDC). L’organisation comptait historiquement 15 États membres. Elle en compte aujourd’hui 12 membres actifs, à la suite du retrait des trois pays du Sahel (Burkina-Faso, Mali et Niger)
Le Président en exercice de la conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement est élu par ses pairs pour un mandat d’un an renouvelable. Il incarne l’orientation politique de la CEDEAO, gère les crises et médiations régionales, convoque et préside les sommets, et représente l’organisation à l’international. Son pays assure aussi, pour la durée du mandat, la présidence du Conseil des ministres et des commissions techniques spécialisées.
En ce qui concerne le Président de la Commission de la CEDEAO, il est nommé pour un mandat unique de quatre ans. Il dirige l’administration centrale, exécute le budget, met en œuvre les décisions politiques, négocie les accords internationaux et propose les réformes. Sa nomination répond à un système de rotation par pays : l’État désigné propose un candidat unique, validé ensuite par les Chefs d’État. Les deux hommes travailleront en synergie et ceci sera positif pour l’organisation.
Quels sont les impacts attendus par le Sénégal de l’élection du président Bassirou Diomaye FAYE en qualité de président en exercice de la conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de la CEDEAO ?
L’accession du Sénégal à la tête de la CEDEAO consacre la vitalité de la diplomatie sénégalaise. Le président Bassirou Diomaye Faye a été élu président en exercice de l’organisation, tandis que le général Birame Diop a été nommé président de la Commission de la CEDEAO (2026-2030). Cette double position confère à notre pays une influence géopolitique énorme.
Le Sénégal se positionne au centre de toutes les grandes décisions politiques, sécuritaires et économiques de l’Afrique de l’Ouest. Le président Faye a placé son mandat sous le signe des retrouvailles de la famille ouest-africaine. Le Sénégal porte désormais la responsabilité principale de renouer le dialogue avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger (réunis dans l’Alliance des États du Sahel – AES).
Dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, le président sénégalais pousse pour rendre opérationnelle la Force régionale de lutte contre le terrorisme. Pour le Sénégal (frontalier du Mali), une meilleure coordination de la sécurité sous-régionale impacte directement la protection de ses propres frontières. Sur le plan économique, le Sénégal peut impulser des priorités nationales à l’échelle régionale, telles que l’accroissement de l’autonomie financière de la communauté et la réorganisation des marchés énergétiques régionaux. En renforçant l’intégration régionale au sein de la CEDEAO, le Sénégal facilite les débouchés pour ses entreprises locales au sein d’un espace économique stabilisé.
La CEDEAO a fêté le cinquantenaire de sa création, quel bilan faites-vous des succès et limites de notre institution commune ?
le commerce entre les pays membres ne représente qu’environ 10 à 15 % de leurs échanges totaux
La CEDEAO, après plus de 50 ans d’existence, a eu des avancées historiques indéniables dans beaucoup de secteurs, mais a traversé des difficultés liées à crises politiques et structurelles majeures.
Parmi les réussites majeures, on peut citer notamment la libre circulation des personnes : Grâce à la suppression des visas et à l’instauration d’un passeport unique, plus de 400 millions de citoyens peuvent voyager et s’installer librement dans la région. En ce qui concerne le Tarif Extérieur Commun (TEC), l’organisation a réussi à harmoniser les règles douanières aux frontières extérieures de la communauté, créant une véritable zone de libre-échange. Le marché commun de l’énergie avec le Système d’Echange d’Energie Electrique Ouest-Africain (EEOA/WAPP) a permis d’interconnecter les réseaux électriques nationaux, sécurisant l’approvisionnement de plusieurs pays. À travers l’ECOMOG, la CEDEAO fut la première organisation régionale à déployer ses propres forces de paix pour stopper des guerres civiles sanglantes (Liberia, Sierra Leone, Guinée-Bissau).
Parmi les limites et les aspects à améliorer, on peut noter le faible taux du commerce intra-régional. Malgré les textes, le commerce entre les pays membres ne représente qu’environ 10 à 15 % de leurs échanges totaux. L’absence d’intégration productive et le maintien de barrières routières illégales bloquent l’économie. Le projet de la monnaie commune (ECO), dont le lancement était initialement prévu pour 2020, est sans cesse repoussé en raison de l’incapacité des États à respecter les critères de convergence économique. Afin, la CEDEAO s’est révélée impuissante à endiguer seule la progression du terrorisme et du djihadisme dans la bande sahélienne.
Des voix s’élèvent pour inviter à une relecture de certaines dispositions notamment la politique du « double standard » : fermeté inflexible contre les coups d’État militaires, contrastant avec un silence jugé complaisant face aux manipulations constitutionnelles de présidents civils. Votre lecture ?
l’existence de l’AES ne doit pas signifier
la destruction de la CEDEAO.
La CEDEAO fait face à une fracture avec le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger qui est effectif sur le plan juridique depuis le 29 janvier 2025 qui ampute le bloc de plus de 60 % de son territoire et d’un marché de plus de 70 millions de consommateurs.
La rupture entre la CEDEAO et l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) repose sur quatre lignes de fracture : la Légitimité politique : la CEDEAO défend la démocratie électorale et la tolérance zéro face aux coups d’État ; l’AES prône un souverainisme patriotique et des transitions longues. Il y a la stratégie sécuritaire : la CEDEAO mise sur une force multinationale institutionnelle ; l’AES a créé sa propre défense mutuelle autonome via la Charte du Liptako-Gourma. Par ailleurs, la CEDEAO prône pour une coopération avec tous les pays et partenaires sur la base du respect mutuel et de la défense de ses intérêts, l’AES pour sa part a réorienté ses partenariats vers la Russie, la Chine, la Turquie et les BRICS. Concernant l’intégration économique, l’AES a lancé son propre passeport biométrique confédéral et sa Banque confédérale pour l’investissement, dotée de 500 milliards de FCFA.
Malgré ces divergences doctrinales, un divorce économique total n’a pas eu lieu : les pays de l’AES continuent d’utiliser des outils financiers de la CEDEAO comme la BIDC et maintiennent des discussions bilatérales pour préserver la libre circulation des marchandises essentielles.
Quelle est la stratégie sénégalaise pour renouer le dialogue ?
Le président Faye affirme que l’existence de l’AES ne doit pas signifier la destruction de la CEDEAO. Le diplomate Abdoulaye Bathily a été nommé en qualité d’envoyé spécial au Sahel. Le Sénégal veut promouvoir une gouvernance tournée vers les besoins des populations et l’autonomie financière de l’organisation. Le Président est pour Coopération sécuritaire ciblée, c’est-à-dire une coordination du renseignement face à des réseaux djihadistes qui ignorent les frontières institutionnelles. En outre l’appartenance des trois pays de l’AES a l’UEMOA et leur nécessaire accès a la mer servent de ponts pour contourner la fracture politique.
Comment comprendre l’existence de l’UEMOA et de la CEDEAO au sein d’un même espace géographique et quels bénéfices le Senegal peut-il tirer de cette double appartenance à ces deux institutions ?
La CEDEAO (12 pays actifs, sans monnaie commune active) et l’UEMOA (8 pays partageant le Franc CFA géré par la BCEAO) coexistent et se complètent. Au sein de l’UEMOA l’union douanière est effective depuis 2000 avec une harmonisation poussée du droit des affaires. Fait notable, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la CEDEAO mais restent membres actifs de l’UEMOA, conservant l’usage du Franc CFA ainsi qu’un cordon économique vital maintenu avec leurs voisins côtiers.
Pour les entreprises sénégalaises, ce double ancrage est un atout : accès en franchise de droits de douane à un marché de 400 millions de consommateurs, absence de risque de change au sein de l’UEMOA, libre établissement des filiales dans la sous-région. Il expose toutefois le secteur privé à la concurrence ivoirienne et à la vulnérabilité du débouché malien en cas de complication logistique liée à la crise de l’AES.
Pouvez-vous nous faire le point sur les grands chantiers économiques et de développement ?
Les chantiers économiques et de développement de la CEDEAO visent à transformer la région en un marché unique prospère, interconnecté et autosuffisant. À la suite du sommet des Chefs d’État de juillet 2026 et de la formulation du nouveau « Pacte pour l’avenir », l’organisation concentre ses efforts sur cinq chantiers prioritaires :
- la relance de l’intégration commerciale avec pour objectif de faire passer le taux du commerce intra-régional de moins de 20% actuellement à 40 % d’ici 2035). Cela passe par : transformer les accords de la Zone de libre-échange continentale africaine en opportunités concrètes en éliminant 90 % des barrières tarifaires locales, la mise en place d’un observatoire des barrages illégaux pour identifier et démanteler les postes frontaliers et contrôles routiers sauvages qui freinent le transport de marchandises, le marché numérique unique (Horizon 2030) avec la digitalisation des formalités douanières et l’interconnexion des systèmes de paiement pour réduire les coûts de transaction.
La mise en place du corridor énergétique et la réalisation des mégaprojets (Horizon 2035)
Afin de sécuriser l’approvisionnement industriel et l’accès à l’électricité, l’organisation s’appuie sur deux leviers majeurs : le Gazoduc Africain Atlantique mégaprojet de près de 25 milliards de dollars (initié avec le Maroc) vise à relier la façade atlantique pour alimenter les centrales électriques et les industries régionales ; le marché régional de l’électricité (WAPP) : avec l’actualisation du plan directeur de production et de transport électrique (2027-2042) pour étendre les lignes de haute tension et intégrer massivement les énergies renouvelables.
Les corridors de transports supranationaux par la réalisation de l’Autoroute Praia-Dakar-Abidjan d’une longueur de 3 164 kilomètres reliant huit nations, incluant une liaison maritime de 600 kilomètres ainsi que le Corridor Abidjan-Lagos d’une longueur de 1028 km qui concentre plus de 75 % des activités commerciales côtières de la sous-région.
La souveraineté alimentaire et la résilience agricole par le soutien aux chaînes de valeur agricoles (comme le cacao et les engrais) pour maximiser la transformation industrielle locale et sortir de la dépendance aux importations alimentaires ainsi que le financement accru pour la construction de postes d’eau autonomes et de barrages polyvalents (travaux lancés en Gambie et en Sierra Leone).
L’autonomie de financement et amplification de l’action de la BIDC pour le financement du développement en général, du secteur privé et des infrastructures en particulier.
Quels sont les grands axes dans le secteur de la paix et de la sécurité au sein de la CEDEAO actuellement ?
Le chantier Paix et Sécurité constitue l’épine dorsale politique de la CEDEAO. Face à l’expansion du terrorisme et aux crises politiques, l’organisation opère une restructuration majeure de son architecture sécuritaire.
Les actions et réformes prioritaires de ce chantier se concentrent sur des axes stratégiques précis : L’opérationnalisation de la Force antiterroriste avec un noyau dur de près de 2000 soldats dont la base logistique régionale. Le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel (AES) avec pour objectif d’éviter une fracture définitive qui paralyserait la coordination du renseignement et la surveillance des frontières communes contre les groupes djihadistes. La Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS) avec l’harmonisation des doctrines militaires et policières régionales.
La détection précoce des conflits pour déclencher des médiations diplomatiques avant l’éclatement de crises ouvertes.
La lutte contre la criminalité transfrontalière (la lutte contre la piraterie maritime dans le golfe de Guinée, la prolifération des armes légères, et les réseaux mafieux de trafics qui profitent de la porosité des frontières pour s’implanter.
Où en est la monnaie unique, l’Eco ?
L’Eco n’est toujours pas entrée en circulation. Face à l’incapacité chronique des économies à converger simultanément, la CEDEAO a opéré un virage stratégique : un lancement « à géométrie variable », avec les pays techniquement prêts en premier. Le clivage persiste entre les huit pays de l’UEMOA — qui avaient prévu de renommer simplement le Franc CFA en Eco avec parité fixe à l’Euro — et le pôle anglophone mené par le Nigeria, qui exige une monnaie totalement indépendante et à change flexible. L’horizon 2027 reste maintenu, porté par des avancées techniques réelles sur le financement de la future banque centrale fédérale, mais la trajectoire est désormais celle d’une transition pragmatique par blocs de pays plutôt que d’une unification simultanée.
Des réformes pour relancer la CEDEAO sont envisagées, que pouvez-vous nous en dire ?
Lors du Sommet des Chefs d’État du 19 juillet 2026 à Freetown, la CEDEAO a adopté une feuille de route de refondation autour de cinq axes, pour passer d’une « CEDEAO des États » à une « CEDEAO des Peuples » on retiendra l’axe Gouvernance et légitimité qui se décline ainsi : fin du consensus systématique, vote formel sur les questions de démocratie et de sanctions, arrêts de la Cour de Justice rendus contraignants. Le Pacte pour l’avenir économique : 40 % de commerce intra-régional d’ici 2035, unmarché numérique unique dès 2030. L’autonomie financière avec un autofinancement à 100 % du budget de fonctionnement, fin de la dépendance aux bailleurs occidentaux. Des statuts spéciaux pour l’AES, c’est la création d’un statut de « pays non-régional associé » permettant au Mali, au Burkina Faso et au Niger de rester liés aux outils économiques communs (BIDC, GIABA) et la sécurité collective : accélération de la force antiterroriste et de la réforme sanitaire régionale (OOAS).
Un volet communication complète cette feuille de route : rapprocher l’institution des citoyens (bureaux de liaison, « Caravane de l’Intégration »), moderniser la présence numérique auprès de la jeunesse, traduire les campagnes dans les langues véhiculaires de la région (wolof, haoussa, bambara, yoruba, fulfulde), et instaurer une communication de crise plus transparente

