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professeur Pape Birame Gueye

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Pape Birame Gueye, membre de l’Amicale des Anciens de l’école primaire de Pikine 2, est fondateur et président d’Adval Plus France, cabinet de conseil en stratégie, innovation et transformation digitale. Ingénieur en architecture des systèmes d’information, titulaire d’un MBA de l’Université Concordia (Canada), il a mené une carrière de plus de trente ans à la croisée des systèmes d’information et des chaînes de valeur, de l’entrepreneuriat, du leadership et de la conduite du changement, avec des responsabilités de directions générales au sein d’éditeurs américains en France, en Allemagne, en Europe du Sud et en Amérique du Nord. Professeur associé, il enseigne depuis 2012 en universités, business schools et écoles d’ingénieurs, et conduit des travaux de recherche sur plusieurs thématiques dont l’inclusion financière numérique. Il intervient, comme conseiller technique IA et Digital, sur des programmes de modernisation d’infrastructures financières et de souveraineté numérique en Afrique et dans le monde, et défend une approche responsable de l’intelligence artificielle.

Propos recueillis par Pape Amadou Fall

L’intelligence artificielle est désormais un outil incontournable. Comment l’Afrique doit-elle s’adapter pour en tirer le maximum de profit ?

Je commencerais par corriger une image, celle du train en marche. Elle nous condamne à courir derrière une locomotive conduite par d’autres. Or nous ne sommes pas en retard sur une course : nous sommes au début d’un cycle dont les règles ne sont pas encore toutes écrites. Mesurons d’abord la vitesse à laquelle nous vivons. Deux dates suffisent. Le 29 juin 2007, la sortie du premier iPhone redessine en silence notre rapport au temps, à l’information, aux autres. En novembre 2022, ChatGPT entre dans nos vies et démocratise l’intelligence artificielle générative en quelques semaines. Entre ces deux séismes : à peine quinze ans. C’est cela, un monde VICA — volatile, incertain, complexe, ambigu. Aucune stratégie conçue pour un monde stable n’y survit.

Et je pose le principe qui guide tout mon travail depuis trente ans, dans l’industrie du logiciel comme dans le conseil : la technologie n’est jamais la finalité, elle est un levier. Elle n’a de valeur que lorsqu’elle améliore la performance, clarifie la décision et réconcilie une organisation avec son futur. Ce qui valait pour l’ERP (Enterprise Resource Planning) ou PGI (Progiciel de Gestion Intégré) en 1990 vaut pour l’intelligence artificielle en 2026.

Trois déplacements me paraissent nécessaires.

Le premier est de passer du statut d’utilisateur à celui de producteur, et de consommateur à consomm’acteur. Aujourd’hui, l’Afrique consomme massivement des modèles entraînés ailleurs, sur des données qui ne sont pas les siennes, dans des langues qui ne sont pas toujours les siennes. Le profit ne viendra pas de l’usage — il viendra de ce que nous produisons : nos données, nos cas d’usage, nos compétences.

Le deuxième est de gouverner avant de déployer. C’est ma conviction la plus constante. Une administration qui achète un outil d’intelligence artificielle avant d’avoir défini qui décide, sur quelle donnée, avec quelle traçabilité et quel recours pour le citoyen, n’achète pas de la modernité : elle achète une dépendance. Le cadre de décision précède l’outil, toujours.

Le troisième est de sortir de la culture du pilote. Le continent ne manque pas d’expérimentations réussies, ni de stratégies nationales bien rédigées. Il manque de passages à l’échelle. Un pilote qui ne se généralise pas n’est pas une réussite : c’est une démonstration coûteuse.

Il y a une équation d’équité, car l’accès est un défi. Sur quels segments les décideurs locaux doivent-ils mettre l’accent ?

mutualiser à l’échelle régionale

L’accès n’est pas une seule question, c’est un empilement de trois couches, et l’on ne traite pas la troisième sans avoir traité la première. La couche physique d’abord : l’énergie et la connectivité. On ne bâtit pas une économie de la donnée sur un réseau électrique intermittent. C’est peu spectaculaire, cela ne fait pas de belles annonces, mais c’est la condition de tout le reste. La couche humaine ensuite — et c’est pour moi la plus décisive. Je ne parle pas seulement des ingénieurs. Je parle des enseignants, des agents publics, des soignants, des juristes, de tous ceux qui devront travailler avec ces systèmes sans les avoir construits. Un pays qui forme mille développeurs et laisse cent mille enseignants sans repères n’a pas résolu son équation d’équité : il l’a déplacée. La véritable fracture qui vient ne séparera pas ceux qui ont accès aux outils de ceux qui n’y ont pas accès — elle séparera ceux qui gardent la maîtrise de leur jugement de ceux qui la délèguent à la machine. La couche de la donnée enfin. Nos états civils, nos registres fonciers, nos données de santé, nos données financières. Sans elles, il n’y a pas de modèle africain possible, seulement des modèles étrangers appliqués à l’Afrique. Sur quels segments concentrer l’effort ? Sur ceux où la donnée existe déjà et où l’impact se mesure : l’éducation, la santé, l’agriculture et, j’insiste, l’inclusion financière numérique — c’est le terrain de mes propres travaux de recherche, entre autres. Le mobile money a fait entrer des dizaines de millions d’Africains dans l’économie formelle ; l’intelligence artificielle peut aller plus loin, en évaluant le risque de crédit d’un commerçant qui n’a ni bulletin de salaire ni historique bancaire. Mais elle peut aussi, mal gouvernée, exclure à grande échelle et sans visage : un algorithme qui refuse un prêt sans motif explicable, c’est une injustice industrialisée. C’est exactement là que l’exigence éthique cesse d’être un supplément d’âme pour devenir une compétence de dirigeant.

Le pire choix serait de saupoudrer. Et une recommandation forte : mutualiser à l’échelle régionale. Aucun pays ne financera seul ses infrastructures de calcul ; à huit, à quinze, c’est une autre affaire.

Les priorités diffèrent d’un pays à l’autre, les urgences ne sont pas les mêmes. Que recommanderiez vous ?

Je me méfie des plans universels. Ce que je recommande, ce n’est pas une feuille de route unique, c’est une grille de diagnostic que chaque pays applique honnêtement à lui-même.

Trois questions suffisent pour commencer. Quelles données possédons nous réellement, et dans quel état ? De quelles compétences disposons nous, et où sont-elles ? Quel cadre juridique protège nos citoyens et sécurise nos investisseurs ?

Les réponses dessinent naturellement des trajectoires différentes. Un pays dont la connectivité est solide et l’administration déjà numérisée peut viser des cas d’usage avancés. Un pays qui doit encore fiabiliser son état civil a une urgence différente, et parfaitement légitime. Déployer de l’intelligence artificielle sur des registres incomplets, c’est industrialiser l’erreur.

J’ajoute un principe que je répète à mes clients comme à mes étudiants : transformer sans casser, moderniser sans perdre l’essentiel. Les systèmes qui tiennent nos économies — les registres, les paiements, les circuits administratifs — ne se refondent pas par effet d’annonce. On ne triche pas avec la gouvernance, la méthode et la culture.

la capacité de maîtrise d’ouvrage

Car je note une constante : partout, le maillon faible est le même. Ce n’est ni la technologie ni le financement. C’est la capacité de maîtrise d’ouvrage — cette compétence qui permet à un État de dire précisément ce qu’il veut, de le contractualiser, de le contrôler et de le recevoir conforme. C’est un travail austère, très éloigné des effets d’annonce. C’est pourtant là que se joue la souveraineté numérique réelle : elle n’est pas un supplément au projet, elle en est la condition.

Vous étiez à Denver Colorado pour un grand rendez-vous académique international. La voix de l’Afrique y a-t-elle été entendue ?

. J’ai participé, comme tous les étés, à l’édition 2026 de l’AMA Summer Academic Conference, la grande rencontre annuelle de l’American Marketing Association, dont le thème était « Increasing YOUR Impact — Amplifying Scholarship, Teaching, and Organizational Leadership ». Je suis intervenu, en qualité de professeur associé en marketing management, à l’atelier « Creating Meaningful Societal Impact ». C’était une réunion de chercheurs et de professionnels qui s’interrogent sur l’utilité sociale de leurs travaux. Et la question de la voix africaine s’y pose de façon peut-être plus révélatrice encore.

Car voici ce que j’ai vu : des centaines de communications sur la vulnérabilité financière, l’accès aux services essentiels, les familles en situation de rupture. Ce sont, mot pour mot, des sujets africains. Ils sont étudiés — mais rarement depuis l’Afrique, rarement avec nos données, rarement par nos chercheurs et nos professionnels. Le continent représente un peu plus de 3 % de la production scientifique mondiale indexée pour près d’un cinquième de l’humanité. Voilà la vraie mesure du problème : l’Afrique est très présente comme objet d’étude, beaucoup moins comme sujet produisant le savoir. Et celui qui produit le savoir finit toujours par écrire les normes.

C’est ce que j’appelle un rééquilibrage déséquilibré. Le monde se recompose, les centres de gravité se déplacent, mais tous les acteurs n’arrivent pas à la table avec les mêmes moyens.

Cela dit, je refuse la posture de la plainte, et je ne suis pas seul à le dire : plusieurs praticiens africains reviennent des grands rendez-vous internationaux avec le même constat et la même exigence. J’ai retenu de cet atelier une chaîne en quatre maillons : collaboration, co-création, engagement relationnel, impact. On ne produit pas d’impact sociétal depuis un bureau — il se construit avec les acteurs de terrain, dans la durée. La voix de l’Afrique est entendue lorsqu’elle arrive avec des travaux, des données, des projets financés et des interlocuteurs mandatés. Elle est ignorée lorsqu’elle arrive avec des revendications seules. C’est exigeant, mais c’est à notre portée.

On parle beaucoup d’accompagner les start-up africaines. Quelles perspectives dans l’éducation et la santé notamment ?le Sénégal de 2050, se construit maintenant

le Sénégal de 2050, se construit maintenant

Ce sont deux terrains où le continent peut produire des solutions originales, et pas seulement adapter celles des autres.

Dans l’éducation, je défends un triptyque : évaluer, outiller, former. Évaluer autrement d’abord — si l’examen consiste à restituer un savoir, la machine le fait mieux que l’étudiant, et notre système s’effondre. Il faut évaluer le processus et la soutenance orale. Outiller ensuite, en posant un principe clair : l’intelligence artificielle doit être un contradicteur, pas un écrivain fantôme, autrefois appelé familièrement nègre littéraire. Elle doit obliger l’apprenant à défendre sa pensée, pas la produire à sa place. Former enfin — et former les enseignants avant les étudiants. C’est l’ordre qui compte.

Ce que je vise à travers cela, je l’appelle l’agency, l’agentivité : la capacité d’un individu à comprendre son environnement, à exercer son jugement, à décider et à agir avec intention plutôt que de subir. Je la travaille autour de quatre postures : tracer la voie, maîtriser l’innovation, pratiquer une hospitalité durable, apprendre et tendre la main. Former des utilisateurs d’outils ne suffira pas. Il faut former des citoyens capables de questionner une réponse produite par une machine, et de maintenir l’humain dans la boucle.

Pour les start-up, le gisement est immense : outils en langues nationales, accompagnement pédagogique des enseignants, certification des compétences. Dans la santé, les usages les plus utiles sont souvent les moins spectaculaires : l’aide au triage, la lecture d’imagerie en appui du praticien, la traçabilité du médicament, la télé-expertise entre le centre de santé rural et l’hôpital de référence.

Mais soyons lucides sur ce qui bloque. Ce qui manque à nos start-up, ce n’est ni le talent ni l’idée — c’est l’accès à la commande publique et le capital patient. On multiplie les incubateurs et les concours de pitch ; on ouvre rarement les marchés publics à ces jeunes entreprises. Une start-up ne grandit pas avec un prix : elle grandit avec un client.

Un mot pour finir, qui est le plus important à mes yeux. L’Afrique de demain, le Sénégal de 2050, se construit maintenant. Et il se construit avec sa diaspora — avec ceux qui, comme moi, ont appris ailleurs et n’ont jamais cessé d’appartenir ici, de l’école primaire de Pikine 2 où tout à commencé. À la jeunesse qui vous lit, je dirai simplement : ne vous contentez pas d’utiliser ces outils. La vraie modernité ne consiste pas à adopter la technologie la plus récente, mais à bâtir des organisations — et des vies — capables d’apprendre, de s’adapter et de durer. Ne confondez jamais vitesse et précipitation.

 

 

 

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